Durant l’été j’ai vu passer des échanges sur des caractères typographiques permettant aux textes d’échapper à leur lecture par les intelligences artificielles. J’ai creusé un peu, et eu envie de réunir quelques petites choses ici, pour en restituer le contexte.
Les messages cachés ou à double-sens existent depuis longtemps. Mais l’écriture adversative (ou adversariale pour l’anglicisme, ou encore écriture de guerre, peut-être) a connu son essor avec la cryptographie qui n’est pas étrangère à la naissance même de l’informatique, notamment autour des travaux de Turing, à la fois sur sa machine et sur sa lutte contre la machine cryptographique nazie Enigma. Voir aujourd’hui les IA passer le test de Turing tranquilou et tenter de nous chiper des textes, ainsi que les quelques efforts typographiques destinés à essayer de nous y opposer n’est pas inintéressant. Ça nous parle de notre humanité dans ce monde de robots.
Les robots et le web
Depuis très très longtemps (bientôt 40 ans, ahahaarg) des « robots » (qui sont des logiciels) parcourent le web, chargent le code source des pages, et le parsent pour collecter et suivre les hyperliens. C’est d’abord légitime et souvent souhaité.
Il y a les crawlers d’indexation chargés de découvrir ces liens, et de les suivre de proche en proche, pour construire les index des moteurs de recherche. Il y a les fetchers qui récupèrent les données derrière chaque URL, pour analyser le texte ou pour le si précieux archivage documentaire du web tout simplement (la wayback machine d’internet Archive ou à la BnF par exemple).
Les robots parlent aux robots
Ces robots-là essaient de bien se comporter, de respecter une politesse (ne pas bombarder un serveur de site web de milliers de requêtes au point de le faire tomber par exemple) ou bien suivent les instructions que leurs proposent les sites eux-mêmes sur leur fichier robots.txt. Si vous avez la curiosité d’aller regarder celui du site du journal Le Monde, il permet de découvrir que certains dossiers sont admis à Google mais pas tous, et surtout que d’autres robots n’ont carrément pas le droit d’accéder dès la racine du site (le dossier « / »).

Car certains robots ne sont pas respectueux des « contenus » mais en général ceux-là n’ont pas non plus la politesse de suivre ces instructions, d’ailleurs… Il y en a des franchement mal intentionnés, qui cherchent les failles de sécurité et les trous par lesquels entrer pour attaquer un serveur, d’autres à la recherche d’adresses mail à collecter pour les inonder de spam… des scrapers (qui cherchent des informations précises, comme des prix de produits par exemple) et qui servent par exemple aux comparateurs ou en OSINT quand ils s’appliquent à des personnes ou des entités. Et enfin les horribles harvesters (moissonneurs) qui copient sans vergogne des pans entiers du web, notamment depuis quelques années pour entraîner les grands modèles de langage LLM qu’on appelle IA.

S’il existe de tels robots « bandits », il y a aussi des robots « policiers » à la recherche de médias protégés comme par exemple (le plus souvent) des images exploitées par des agences, des musiques sous droit d’auteur, etc. Ces robots sont chargés de détecter les infractions au copyright pour agir contre leurs utilisateurs. Pendant longtemps le web était un espace bon enfant où l’on pouvait utiliser n’importe quelle image, ce n’est plus forcément le cas, même si la notion de fair use peut encore être invoquée. On verra ce qu’il en est des belles photos de films que je place dans cet article et qui pourront m’occasionner ce type d’ennui si elles sont détectées.
Maintenant dans le deepweb, les robots ont pied
Certaines pages étaient à l’abri des robots dans ce qu’on appelaient le deep web (à ne pas confondre avec le dark web médiatique des méchants à capuche). Le deep web, il s’agissait de pages qui ne sont visibles qu’après avoir déposé une requête dans un champ de recherche, ou bien accessibles seulement avec un identifiant. Des pages moins exposées ne figurant pas dans le réseau plus simple d’hyperliens, non indexées donc, qui sont désormais à portée des robots depuis qu’on sait les piloter par des scripts, simuler la souris, remplir des formulaires avec des navigateurs headless (sans interface graphique) comme le classique Selenium ou Puppeteer.
Les LLM proposent maintenant également un usage agentique à leurs utilisateurices qui permet, pour n’importe quelle requête ou tâche, d’aller sur le web collecter des informations, y compris au nom même de l’utilisateurice (avec son identifiant et mot de passe). J’imagine que certain·es commencent même à créer des adresses email et comptes dédiés à leur agent préféré.

Échapper aux robots, ça fait mal aux yeux
Les sites qui voulaient éloigner les robots ont commencé à inventer des techniques plus restrictives. Puisque les robots ne veulent pas toujours avouer ce qu’ils sont, voire se déguisent pour échapper à la discrimination, pourquoi ne pas embêter un peu les humains en leur demandant à eux de prouver leur nature humaine. Hein, pourquoi pas ?
C’est le CAPTCHA, qui date de 2000 déjà, amusant acronyme pour Completely Automated Public Turing test to tell Computers and Humans Apart, ou test de Turing complètement automatique pour distinguer les humains des ordinateurs. En réalité, ce sont des tests de Turing inversés, puisque ce sont des ordinateurs qui demandent ici aux humains de prouver leur nature non mécanique !
On a tous fait ça : plisser les yeux pour reconnaître des chiffres et lettres, puis des chiffres et lettres déformées, changer une image de sens, pointer tel ou tel élément dans une image, hésité à savoir si ce ptit coin de feu rouge dans la case, ça comptait ou pas pour un feu rouge, ou pas ? En faisant ça on entraînait d’ailleurs les IA. La vie est pleine d’ironie. Et les Captcha sont un jeu de chat et de souris : à mesure que les robots trouvent des feintes pour y répondre, on nous demande des choses de plus en plus complexes, dont on voit bien que ce sera qu’un dernier et bien fragile rempart… qui ne résistera pas longtemps à la vague de robots affutés comme des T-1000.

Notons ainsi que les Captcha semblent en voie de disparition (ouf !) et qu’on est passés au contrôle assez opaque par les serveurs, DNS ou proxy qui tentent comme un Firewall de filtrer les robots avant même que la page ne soit servie (Cloudflare ou Anubis sont devenus communs au chargement d’une page au cours de cette année d’attaque du web par les robots). Moins de travail pour nous pauvres humains.

Se parler à voix basse, entre humains
Et nous voilà fin 2026, les robots règnent sur le web (les statistiques de ce blog me le montrent chaque fois) que ce soit en lecture, en ingestion, ou en écriture d’ailleurs, puisque environ un tiers des textes du web seraient écrits par ou avec une IA (étude Pewresearch d’août 2026). Ce qui a bien d’autres implications. Et puis, on ne trouve pas que des sites web sur le web. Tout le code source des logiciels ouverts y est public, tous les livres numériques du domaine public y sont, et même les autres, sous droit, y sont aussi, quand on cherche un peu.
Les premiers opposants sont naturellement les éditeurs qui sont vent debout contre ces moissonages (bon ils sont contre tellement de choses que c’est pas facile de le remarquer, il faut avouer). Une action collective (class action Bartz vs Anthropic lancée en 2024) a établi qu’Anthropic a téléchargé des millions de livres piratés pour entraîner son intelligence artificielle. On a appris que Meta avait fait de même évidemment. Bilan : 1,5 milliard de dollars de dommages et intérêt (malheureusement zéro pour votre maison d’édition préférée). On découvre qu’Anthropic ne s’est pas dégonflé et a décidé du coup de commander de bons vieux livres imprimés en masse pour les scanner, les ingérer et les brûler (projet Panama). Chat et souris.
J’ai vu de nombreux sites et blogs s’interroger ou s’opposer au moissonnage et à l’utilisation de leurs textes pour entraîner des LLM. En ce qui me concerne, et en tant qu’éditeur et auteur, je n’aime pas cette idée non plus, mais j’ai toujours considéré que ce que je mettait ici était de l’ordre du « domaine public » et je dois admettre que je ne sais pas quoi faire d’autre dans cette époque extractiviste que laisser faire. Une idée, une réaction viendra sans doute mais quand ? Probablement trop tard. Ce n’est pas le cas de tout le monde et cet été trois initiatives héroïques sont apparues pour soustraire le texte aux IA. Elles sont toutes typographiques.
Entre les lignes

Dès 2013, dans le contexte des CAPTCHA, le designer Sang Mun crée quelques caractères qui sont discernables pour un œil humain mais censés ne pas l’être pour les robots (police ZXX). ironie de l’histoire, il semble s’appuyer sur un dessin de caractère proche de l’OCR-B créé en 1968 par Adrian Frutiger précisément pour faciliter la lecture sans erreur par les machines. Les lettres y sont comme couvertes d’un treillis de camouflage. Je pense tout de suite au Fungal de Jeremy Landes et Raphaël Bastide, bien plus réussi et poétique, mais qui nous parle de tout autre chose, et est pour sa part finalement plus clair pour les robots (le code source) que pour les humains, quand il a proliféré.

En 2026, Eric Lu qui a créé Mixfont, une fonderie de typographies faites par IA à San Francisco (ironie encore) propose coup sur coup deux caractères, Ghost Font, un bruit uniforme mais qui une fois mis en mouvement révèle un texte très pénible à discerner. Il est sensé échapper à la lecture sous forme d’image fixe qu’utiliserait une machine. Bon. J’imagine la migraine en lisant un poème de Baudelaire composé ainsi.
Le même revient à la charge quelques semaines plus tard avec Decoy font, chaque lettre porte deux formes dessinant deux caractères, l’un est net mais fin et l’autre est flou. La machine est sensée s’arrêter au net, et l’humain voir le flou. Bon bon bon. Mis à part qu’il n’y a pas de support de nos diacritiques, les quelques tests que j’ai vu passer montrent que ça ne fonctionne pas toujours bien et que les IA apprennent assez vite à la lire, tandis que les humains filent chercher un paracétamol.

Ces initiatives reprennent le principe de l’obfuscation, sur lequel nous avions publié un livre génial d’Helen Nissenbaum et Finn Brunton. L’art de cacher en pleine vue, de brouiller le message, sans le retirer (le meilleur endroit pour cacher une feuille, c’est une forêt). L’œil humain étant très capable à repérer des figures dans des motifs abstraits, comme des formes dans les nuages, voire à les halluciner (la paréidolie) si elles n’y sont pas. Ici en 2018 c’était déjà contre les machines, mais il s’agissait de se préserver des algorithmes publicitaires essentiellement.

Dernier exemple, Shieldfont qui emploie la fonctionnalité de ligatures présente dans les fontes Open Type (destinée au départ à proposer les traditionnelles variations visuelles / de glyphe selon les caractères proches ou la position de la lettre dans un mot par exemple). Elle l’étend pour remplacer carrément un mot par un autre. La combinaison d’une fonte et d’un script rendent le texte du code source « inutilisable » , mais au risque de porter atteinte à la portabilité, la pérennité, l’accessibilité, et l’indexation si l’usage en était étendu.


Faut-il aller jusqu’à imaginer des cas d’utilisation utiles dans un contexte de résistance à l’oppression, de type Radio Londres ? (tester ici ou installer). Surtout pas ! Dans un contexte de clandestinité et de totalitarisme, c’est tout à fait insuffisant. Le simple nom de la ressource dans le code source trahit l’utilisateurice. Les mots échangés sont toujours les mêmes (ne jamais faire ça) et c’est précisément la force des LLM de reconstituer quelques tokens d’après leur probabilité dans un contexte… bref, je n’y vois pas vraiment d’usage. Je dis ça en terminant justement le cycle de romans magistral Cryptonomicon de Neal Stephenson qui date déjà de la fin du siècle dernier. Récit tellement instructif et inspirant sur la cryptographie, qui je crois reste le meilleur moyen de continuer à communiquer en environnement hostile… je dis ça je ne dis rien :-).
Ancres sympathiques
Tout ça me rappelle au final l’extension de navigateur Proutify ou Framaprout qui remplaçait en 2020 les mots que vous voulez par un salutaire (et heureusement inodore) « prout », vous rendant tout de suite les actualités anxiogènes du web bien plus amusantes… un temps au moins (on peut se lasser, mais confinés, on était de grands enfants, hein).

Codage de caractères : de même que nos accents ne sont pas supportés dans les trois projets présentés ici, on n’y emploie que de caractères latins, qui sont loin de représenter les seules écritures soumises à l’oppression dans ce monde. La stéganographie, faculté de dissimuler un message dans un autre ou dans une image, reste un art fascinant et universel. Dans ces initiatives, on voit en tout cas émerger l’idée de faire de la typographie une arme, une arme contre les robots, certes, mains non sans effets collatéraux sur les humains. Une idée qui fait un peu drôle et me fait du coup me sentir un peu humaniste old school. Ces exemples typographiques ne sont pas convaincants (maltraitant les humains autant que les robots) ce sont au pire des avatars technosolutionnistes, au mieux des happenings artistiques qui ont le mérite de témoigner d’un problème, un peu comme le faisaient les maquillages ou les masques anti-reconnaissance faciale il y a quelques années.

En remontant ce fil stéganographique, je pense à l’encre sympathique, par exemple le jus de citron que seule la flamme révèle. Pas pratique à l’ère numérique. Il y a aussi les textes à double sens, les acrostiches célèbres – évidemment dans notre typosphère, celle des premières lettres des 38 chapitres du Songe de Poliphile « POLIAM FRATER FRANCISCVS COLVMNA PERAMAVIT », « Frère Francesco Colonna aima passionnément Polia » qui dénonce son auteur, comme nous l’avait joliment révélé Jean-Baptiste Levée à Lure. Ou plus trivialement à la fameuse lettre érotique (et apocryphe) de George Sand à Alfred de Musset, dont les IA ne sauraient pas forcément se contenter de ne lire qu’une ligne sur deux.

Et finalement, en regardant tout ça, je me dis que j’aime mieux les recherches typographiques aux frontières de la lisibilité et qui savent briser le confort de la lisibilité et bousculer les humains à bon escient, que celles qui, nimbées de technosolutionnisme, prétendent compliquer la vie des machines (auxquelles rien n’échappe au final) et font de l’humain une variable d’ajustement.























